I need help immediately, tout est dit dès les premières notes de musique. Et pourtant, les accents changeants de cette composition fragmentée semblent aussitôt nous alerter : ne pas s’y fier ! Pétulante et tempétueuse danseuse d’origine hongroise à haut potentiel performatif, Adél Juhász s’y entend comme personne pour brouiller les pistes et se jouer de nos perceptions. Si son personnage semble buter sur les limites invisibles d’un enfermement intérieur, son regard pétillant d’ironie détourne vite le cours de l’histoire pour reprendre le contrôle de la situation. Angoisse, humour et provocation avancent de concert dans l’espace d’Adél Juhász où le public, installé au plus près de l’action, joue un rôle non négligeable. Son geste mixe ensemble la culture hyperpop, de la démonologie et, entre autres références chorégraphiques, un clin d’œil en forme d’hommage un brin irrévérencieux à Rosas danst rosas, pièce phare de la danse contemporaine qui matérialise ici un certain héritage. L’énergie d’Adél Juhász, la belle ampleur de ses mouvements, la qualité de sa danse et sa personnalité magnétique transforment l’angoisse en espace de créativité.
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© Anouk Maupu -
© Tristan Savoy -
© Tristan Savoy -
© Menyhért Hivessy
Adél Juhász
I need help immediately
Avec les Rencontre(s) d’été de la Chartreuse
Concept, chorégraphie et performance Adél
Juhász
Création son Márton
Csernovszky
Création lumière et direction technique Tiki
Bordin
Assistanat et regard extérieur Csaba
Molnár
Dramaturgie Anne-Laure Sahy
Costumes et scénographie Csenge
Vass
Administration Ars
Longa
Chargée de diffusion Astrid Toledo
Remerciements Jakab Kolos
Peták
Production HucH
Coproduction Pavillon
ADC – Genève, Arsenic – Centre dart
scénique contemporain Lausanne
Soutiens Fondation
Ernst Göhner,
Loterie Romande,Fonds Mécénat SIG
Résidences L’Abri, La Becque et SÍ’N Arts Center
Création dans le cadre du programme (ac)compagnons du
Pavillon ADC soutenu par la Fondation Leenaards
Biographie
Née en Hongrie, Adél Juhász est danseuse et
chorégraphe. Elle a étudié la danse contemporaine à l’Académie de danse
contemporaine de Budapest, puis à La Manufacture – Lausanne. Elle a développé
un langage gestuel singulier qui allie expressivité, hallucination visuelle et
physicalité intense. Basée à Genève, elle a fondé la compagnie de danse
contemporaine HucH. En tant qu’artiste associée à L’Abri – Genève, elle a créé
en 2021 son solo László Károlyné, coproduit par le festival Emergentia.
La pièce a été créée au Pavillon ADC et a depuis été présentée à plusieurs
reprises en France, en Hongrie et en Bulgarie. Adél est membre du collectif
OuinchOuinch, avec lequel elle tourne à l’international depuis 2022 avec la
pièce HappyHype. Avec Salômé Guillemin-Poeuf et Camille Poudret, elle a
co-créé Technopagans – Tuning Your Inner Cables, présenté à La Bâtie –
Festival de Genève en 2022.. En tant qu’interprète, elle a collaboré avec
Simone Aughterlony, Ceylan Öztrük, Viktor Szeri, Gergő D. Farkas et Anna
Biczók, entre autres.
Entretien avec Adél Juhász
D’où vient ce solo, I need help immediately ?
Quelle est cette urgence que l’on ressent dans la pièce ?
Cette pièce vient d’un moment très personnel dans ma vie. En
2024, j’ai ressenti une vraie urgence à créer un nouveau solo — que j’ai pu
développer dans le cadre d’un programme d’accompagnement de l’ADC à Genève. J’ai commencé par dresser une sorte de
carte de mes points d’intérêt mais, au moment d’arriver en studio, fin
septembre début octobre 2024, j’étais perturbée car je venais de traverser une
crise qui a affecté chaque seconde de ma vie. Ce n’était donc pas un choix, ça
s’est imposé à moi. Ce n’est pas expressément une pièce sur cette crise mais
c’est à partir de ça que j’ai créé, même si la pièce ne raconte pas ce que j’ai
traversé. Je travaillais à partir de cet état quand j’ai trouvé ce morceau de
musique du duo américain « 100 Gecs », avec cette boucle d’1 mn 20,
une composition très complexe qui, dans l’état où j’étais, m’a rapidement
obsédée. Le titre du morceau, I need help immediately, m’est apparu
comme une blague : que la chose qui m’inspirait tellement et qui
m’obsédait s’appelle I need help immediately, c’était une coïncidence
incroyable, cela correspondait complètement à mon état du moment… Le studio
était devenu comme un refuge pour moi, je devais absolument créer, c’était
comme un processus de guérison… La pièce ne parle pas de ça, mais voilà le contexte.
Ça parle de solitude ? de crise d’identité ?
que diriez-vous ?
Outre cette histoire personnelle, on ressent cet appel à
l’aide qui revient en boucle. Avec ce corps féminin sur scène et dans la mesure
où la musique tourne en boucle de manière intense, cela provoque une sorte
d’anxiété et de stress. La femme est de plus assez bizarre, mais je dirai que
le personnage/la performeuse, c’est-à-dire elle/moi, est dans une ambigüité
constante : elle semble perdre le contrôle et faire des choses étranges
mais l’instant d’après on voit qu’elle contrôle totalement la situation et
qu’elle n’a en fait pas du tout besoin d’aide. C’est la ligne étroite sur
laquelle avance la performance : la boucle musicale qui répète I need
help immediately, associée à ses actions bizarres, provoque une sorte de
stress mais, d’une boucle à l’autre, elle change très vite d’état. En fait,
elle joue, elle n’a pas besoin d’aide et on ne ressent pas de compassion pour
elle. Cette ambigüité-là, c’est l’essence de ce personnage et de ce solo.
Quel type de relation cherchez-vous à construire avec le
public ?
Je veux créer une proximité, ce qui est toujours délicat,
pour les deux côtés : il y a une sorte d’excitation pour le spectateur à
être très proche du performeur et pareil pour le performeur, être si près que
l’on peut voir les gens… je ne dirai pas que c’est dangereux, c’est provocateur
dans un espace sécurisé. Personnellement, j’aime beaucoup ce rapport et cela me
paraît la seule façon de montrer ce solo qui est très personnel,
psychologique ; il s’agit en fait d’un espace psychologique. En tant
qu’artiste, avec mes créations, je veux toucher le public profondément, je veux
les amener à vivre une expérience. Pour moi, une bonne création c’est celle qui
agit sur nous, qui fait que je ressors différente de celle que j’étais en
entrant dans la salle. Et pour être changé, des deux côtés, il y a besoin de
cette proximité pour obtenir les effets que je cherche. Nous avons besoin
d’être proches pour entrer dans cet environnement psychologique ensemble. C’est
un défi pour moi, et c’est excitant de réussir à créer ce « danger
sécurisé », en particulier dans la partie du monologue. Une notion qui
traverse tout le spectacle, de la danse jusqu’au monologue, c’est celle de la
surprise. Le public passe de la post-moderne danse à un passage plus expressif,
ensuite il y a un moment de panique auquel on ne s’attend pas, puis elle boit
du sang et cela débouche sur quelque chose de plus théâtral… Cet effet constant
de surprise se trouve renforcé par la proximité.
Vous êtes déjà là au moment où le public entre dans la
salle : dans quel état d’esprit êtes-vous ? On dirait un peu une
adolescente dans sa chambre…
Je comprends l’image de l’adolescente dans sa chambre, mais
disons que je suis plutôt dans un état somatique, je me prépare, je change mon
regard, mes sensations, j’essaye de me mettre dans un état de détresse (mais je
suis aussi un peu nerveuse parce que le public entre et que je vais bientôt
commencer). En fait, il s’agit d’un temps de préparation pour me conduire vers
un état particulier. Mais dès que je quitte la chaise et que je commence à
danser, je reprends le contrôle de la situation et, du début à la fin, je
contrôle totalement ce qu’il se passe, même dans les passages où on pourrait
croire le contraire.
En parlant de regard, vous êtes vraiment yeux dans les
yeux avec le public et votre visage est très expressif, est-ce habituel chez
vous, est-ce une caractéristique de votre travail ?
Pour ce qui est de l’expressivité, oui… mais dans une
précédente pièce, où je partage la scène avec deux musiciens, et où je tourne
sur moi-même constamment durant un long moment, mon regard est beaucoup plus
abstrait… Une constante dans mon travail — même si je n’ai pas fait tant de
pièces que ça — c’est vraiment la répétition, l’effet de boucle. Je suis une
danseuse de la rotation, je peux tourner pendant très longtemps, cela fait des
années que je pratique la rotation. Après cinq ans à créer des pièces selon ce
principe je voulais en sortir, mais finalement ici j’ai recréé l’effet de
boucle avec la musique. Si je mets cette musique en boucle dans le studio
durant une demie heure, par exemple, cela me met dans un certain état. J’aime
les états altérés, avec ou sans drogue…
Concernant les costumes, les perruques, est-ce que cela
affecte votre corps d’une manière particulière ? Même question concernant
la nudité
Je ne choisis pas forcément de manière consciente ce que je
porte quand je vais en studio. Je creuse certains points d’intérêt : il y
a cette musique, cet état dans lequel ça me met et ça me conduit à cette femme
singulière. Qui est-elle ? ce n’est pas très clair et cela provient d’un
choix artistique conscient de ma part. Ce personnage a commencé à émerger en
même temps que la parole et les objets. Bien qu’il s’agisse d’un solo, et que
le temps d’élaboration en solo est super important à mes yeux, il y a toute une
équipe autour de moi, des partenaires de recherche qui sont avec moi depuis le
début, la costumière, le regard extérieur… La plupart d’entre eux sont de
très bons amis qui connaissent presque tout de ma vie, aussi nous parlons
beaucoup et les choses viennent par couche. Pendant un moment l’identité du
personnage était assez incertaine, et je préfère ne pas la révéler pour laisser
les choses ouvertes mais nous voulions parsemer la scène d’éléments symboliques
comme la perruque, la veste avec marqué Blade dans le dos (un film avec
un vampire assassin), le T-shirt de Buffy (je suis une grande fan de Buffy
contre les vampires), un peu comme une blague … Il y a aussi cette
caisse dans laquelle elle dort qui rappelle un peu un cercueil. Le théâtre où
elle joue est son domicile. Ce n’est pas important que le public comprenne tout
cela, c’est juste le scénario que je me suis construit pour composer la pièce…
Il y a aussi des détails tels que les ongles, les bijoux de dents, le tatouage
de scorpion qui abondent dans ce sens, tout a été choisi minutieusement, mais
si on ne les repère pas, cela n’a pas d’importance.
Et la nudité ?
La nudité est apparue dans mon travail il y a plusieurs
années. Ce n’est pas vraiment un sujet pour moi mais je ne me mets pas nue si
cela ne fait pas sens dans la pièce. Ici, c’est comme si cette personne en état
de grande anxiété enlevait des couches pour atteindre à l’essentiel, c’est
comme si elle se défaisait d’elle-même. Cela permet aussi de faire apparaître
la matière du corps, la tension musculaire. Il y a aussi une forme de
provocation, mais ce n’est pas juste de la provocation. Et quand elle revêt un
pantalon et non un haut cela permet de faire apparaître un personnage plus
androgyne, il ne s’agit plus d’un corps féminin sexualisé… Plus tard dans la
partie monologuée, elle dit je m’ouvre à vous et enlève ses vêtements, elle est
intimidée de nous montrer la robe, elle renvoie cette image de femme
sexualisée : c’est une manière de jouer avec les images et les
connotations et de nous questionner sur la manière dont on pense le corps des
femmes. Nous ne surinvestissons pas cette question de la nudité, mais
évidemment nous nous la sommes posée.
Votre pièce est-elle entièrement écrite ? ou, au
contraire, improvisez-vous ?
Il n’y a pratiquement pas de mouvement qui soit écrit.
Cependant, comme tous les danseurs le savent, dans l’improvisation, les
règles/tâches peuvent être tellement précises, que, d’une certaine manière, il
s’agit aussi d’une forme d’écriture. Le texte et la partie plus théâtrale sont
écrits. La manière dont je performe chaque soir est différente parce que je
suis très perméable aux éléments extérieurs tels que l’état dans lequel se
trouve le public, cela change mon humeur. Mais, globalement, il s’agit de la
même performance.
Qu’en est-il de votre rapport à l’espace ? du hors-scène ?
Je porte toute une mythologie invisible concernant cette
pièce qui nourrit ma performance, même si le public n’y a pas accès. L’espace
que nous voyons n’est pas simplement une scène, c’est là que vit le personnage,
elle en connaît le moindre recoin. C’est pourquoi, à un moment, elle montre ce
qu’il y a derrière (dans certaines salles c’est un rideau, dans d’autres une
porte), la fumée vient appuyer le côté fantastique. Ce hors-scène fait
également écho au passage de son journal où elle dit « j’ai laissé ma
culpabilité et ma honte derrière moi. Derrière cette porte là-bas ».
Je voudrai ajouter quelque chose à propos du paysage
sonore : au-delà de la boucle musicale, le son (Màrton Csernovszky), qui
passe par des enceintes situées à différents endroits, apporte une présence
très importante. C’est un peu comme l’espace psychologique du personnage.
L’espace lui-même semble avoir une vie propre, une âme. Est-ce une extension de
son esprit ? ou bien l’espace est-il connecté à son esprit ?
Propos recueillis par
Maïa Bouteillet
Vidéo
Tournée
Contact
Cie HucH – Adél Juhász
Genève
Contact diffusion :
Astrid de Toledo
astridtoledo@free.fr