Queue de cheval haut perchée, T-shirt saumon et mini haut-parleur collé sous le menton, la Suisse allemande Sarah Hugentobler nous embarque pour un drôle de voyage. Ventriloque d’un genre inédit, elle donne corps à trois voix, trois individus autres qu’elle-même, sous l’œil d’un cinquième qui se dédouble à l’envi dans un amusant contrepoint vidéo. Qui est-elle ? Une femme d’âge mûr, une petite fille, un homme au fort accent, toute une communauté ? Ou encore, une artiste qui les ferait tous exister à la fois dans un étonnant numéro d’équilibriste ? Bin ich das ? (littéralement « suis-je cela ? ») brouille les contours de l’identité pour mieux l’interroger dans toutes ses dimensions — intime, psychique, sociale —, avant de nous retourner la question. Ce qu’on entend n’est pas ce que l’on voit et inversement. Et c’est dans cet écart entre l’œil et l’oreille que l’artiste titille malicieusement le sens. Pour sa première performance théâtrale, écrite à partir d’interviews, la vidéaste bernoise joue allègrement avec la notion de personnage, sur la frontière du réel et de la fiction, et se montre rompue à l’exercice de la représentation. Dans ce solo à plusieurs voix, où elle arpente l’espace du théâtre avec juste ce qu’il faut d’artifices, Sarah Hugentobler nous fait entendre l’invisible.
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© Ben Zurbriggen -
© Ben Zurbriggen -
© Ben Zurbriggen -
© Janine Guldener
Sarah Hugentobler
Bin Ich Das ? Ein Solo für Viele
Spectacle en allemand, surtitré en français
Direction
artistique, vidéo et performance Sarah Hugentobler
Collaboration
artistique Lukas
Bangerter
Regard
extérieur pour la chorégraphie Coşkun Kenar
Regard
extérieur pour la dramaturgie et la scénographie Jasmin Wiesli
Régisseur
général David
Schwander
Régisseur
en tournée Marek
Streit
Voix
du personnage vidéo Jon Mattmüller
Production
et diffusion Newa
Grawit / MTL Productions
Production Fleisch und Byte
Coproduction Schlachthaus Theater Bern
Soutiens Ville de Berne, Canton de Berne, PAF Performing Art
Fund, Fondation culturelle de Thurgovie, Fondation Ernst Göhner, Burgergemeinde
Bern, Fondation culturelle GVB, Gesellschaft zu Schuhmachern, Schweizerische
Interpretenstiftung SIS, Gesellschaft zu Ober-Gerwern
Biographie
Sarah Hugentobler, basée à Bern, est une artiste performeuse et vidéaste. Avec précision et humour, elle crée des décors surréalistes dans lesquels les voix, les corps et les images interagissent, se chevauchent et se reflètent les uns les autres. Travaillant à la croisée des mondes numérique et analogique, elle combine la vidéo et le son préenregistré avec la performance live. À l’aide de techniques de synchronisation labiale, elle relie les voix à son corps, traduisant ainsi le langage visuel de son travail vidéo sur scène. Elle est titulaire d’une licence en beaux-arts et d’un master en théâtre élargi de la Haute école des arts de Berne (HKB). Ses œuvres vidéo ont été récompensées par de nombreux prix, dont le prix suisse des arts, et ont été présentées dans diverses expositions et figurent dans plusieurs collections d’art.
Entretien avec Sarah Hugentobler
D’où vient le projet de Bin ich das ?
Au cours de mon travail, j’ai toujours mené des
entretiens, comme des conversations avec des gens, avec la conviction profonde
que toute personne en soi est intéressante. Dit comme ça, cela peut sembler
basique, mais j’ai remarqué que lorsque j’ai une discussion avec une personne
sans poser vraiment de questions mais juste en procurant un espace d’écoute,
alors une personnalité apparaît. Aussi ai-je entrepris de mener des interviews
de cette façon, en étant surtout une oreille attentive sans attente particulière,
sans présupposé. J’ai ainsi collecté de nombreuses paroles de gens d’origines,
d’âges, de genres très différents. Au début, ça s’est fait un peu par hasard,
puis j’ai tenté d’explorer des sujets, qui peuvent sembler mineurs de prime
abord, en essayant de trouver des points communs entre les personnes. Ces
personnes ne sont pas célèbres, ni même visibles, ce sont des anonymes, c’est
ce qui m’intéresse. Être toutes ces personnes en même temps, du point de vue de
la performance, c’est passionnant. Ce que je fais c’est rendre l’écoute
visible. J’invite aussi le public à mener sa propre exploration de lui-même à
travers ces personnages.
Pourquoi vous focaliser sur la voix en
particulier ? Pensez-vous que cet élément puisse traduire une
personnalité ?
La voix est une dimension très intime, ce n’est pas
réellement possible de la modifier. Ma propre voix est vraiment personnelle. J’ai
commencé comme artiste vidéo, cela m’a toujours intéressée de jouer devant la
caméra. Mon premier projet était sans parole, puis j’ai voulu mettre de la voix,
mais sans que ce soit la mienne car cela me semblait trop intime, alors que
justement je voulais être une autre personne. Ici, la voix est comme un
costume, je peux interpréter quelqu’un d’autre à travers sa voix. Mais je ne
voulais pas changer d’apparence sur scène parce qu’il me semble que la voix en
soi apporte déjà beaucoup.
Comment avez-vous choisi ces trois personnes, la femme
âgée, l’enfant, l’homme, que nous entendons ?
Au début, j’avais dans l’idée de récolter les paroles de
beaucoup plus de gens mais j’avais déjà ces trois personnes très différentes et
très intéressantes. C’est intuitif, mais à travers chaque discussion, je
voulais aussi explorer une dimension de l’espace théâtral. Par exemple, cette
enfant avec sa maison de poupée que l’on ne voit pas, c’est comme si le public
lui-même se trouvait dans cette maison de poupée. C’était aussi intéressant de
jouer avec une voix d’enfant, une voix d’homme… il s’agit d’un voisin de mes
parents, je le connais depuis l’enfance. La femme est une artiste, j’ai fait sa
connaissance lors d’une résidence, elle m’a beaucoup intéressée. La façon dont
il parle m’intéresse aussi. Avec l’enfant, c’était plus un dialogue ; les
autres parlaient beaucoup, je n’avais pas besoin de leur poser des questions.
Il fallait aussi que je crée des situations scéniques : avec l’enfant ce
n’était pas possible de créer un monologue c’est pourquoi j’ai eu recours à ce
personnage vidéo qui est comme mon alter ego. Les questions que posent ce
personnage sont en réalité les miennes, j’ai découvert que les questions
avaient un intérêt en soi. Cela représente aussi ma position d’observatrice et
d’écoutante durant la conversation.
Quelles sont les connexions entre ces trois-là ?
Les connexions se font au plateau. La femme artiste parle
de son art et j’essaye d’utiliser ses paroles pour ma situation dans l’espace
du théâtre. Elle parle de sa « boîte d’atmosphère », et finalement
ici chaque personnage a sa propre boîte d’atmosphère, pour l’enfant, c’est sa
maison de poupée, l’homme, lui, parle beaucoup de sa maison et de comment il
l’a reconstruite. Pour moi, en tant que performeuse, il s’agit bien sûr de
l’espace du théâtre.J’essaye d’établir des
connections à travers des thèmes partagés. La fille parle de deux chiensqui vivent
dans la maison de poupée. C’est pourquoi j’ai interrogé les autres sur leur
animal préféré : le voisin parle du gorille dont il admire les muscles et
l’artiste de la panthère de son poème préféré de Rilke. La fillette peut voir
et entendre les chiens mais seulement dans son imagination, les autres ne
peuvent pas les voir. Pour le public, ils se manifestent néanmoins àintervalles
réguliers par leurs aboiements mais ne se montrent qu’à la toute fin dans la
vidéo. J’ai érigé des règles pour chacun des
personnages : l’enfant peut aussi voir le personnage vidéo, elle peut
entrer dans l’écran et, parfois le personnage virtuel parle avec sa voix, par
exemple quand il lit le poème. La fille ne voit pas vraiment le public qui est
plutôt comme sa maison de poupée. L’homme parle de sa chanson préférée, je lui
ai proposé de l’interpréter (c’était ma seule question d’ordre performatif)
mais il n’a pas voulu. L’artiste évoque un poème de Rilke mais elle n’a pas non
plus voulu le lire, aussi ça m’a paru intéressant que l’enfant le fasse pour
les deux autres. La chanson et le poème sont importants pour eux et j’ai voulu
trouver une bonne interprétation. Satisfaction est une chanson très
masculine, qui colle bien avec le personnage de l’homme, mais je préférais la
version plus féministe de Björk et de PJ Harvey, c’est ce modèle-là qui nous a
inspiré.
Combien de personnes avez-vous interviewé pour cette
performance ? avez-vous une sorte de banque de voix ?
Oui, j’ai une réserve d’enregistrements. J’ai fait des
versions antérieures plus courtes du spectacle. Ensuite j’ai voulu faire de
nouvelles interviews, en réalité j’ai dû en faire environ cinq parce que j’ai
tout de suite été très passionnée par ces trois-là. C’est beaucoup de travail
de tout réécouter, de trouver les points de connexion, de bâtir toute la
dramaturgie à partir des enregistrements, de travailler sur le texte. La
manière dont ils parlent n’est pas écrite, c’est spontané et, dans le montage, j’essaye
de conserver ces particularités de la parole orale. Je veux atteindre une bonne
qualité de langage.
Aviez-vous une idée préalable de la performance avant
de les interviewer ? comment se fait l’écriture du spectacle ?
L’idée de départ était de construire une pièce à partir
d’une situation où on ne sait pas à l’avance ce qu’il va se passer. Bien sûr,
je veux montrer différentes personnalités, mais je ne savais pas ce qu’il
adviendrait, ni que les chiens apparaîtraient. C’est un concept qui paraît très
ouvert, mais qui ne l’est pas tant que ça car je ne disposais finalement que de
ces trois voix-là et de ce qu’elles me disaient pour bâtir la pièce, je ne
pouvais pas inventer. En réalité, bien sûr que j’invente, mais je n’avais que
ce matériau-là pour le faire…
Je mène les interviews, puis j’écoute et je décrypte le
tout — avoir le texte écrit en entier me permet d’avoir une meilleure vue
d’ensemble — ensuite je fais le montage, et ensuite seulement j’essaie des choses
au plateau, de combiner les voix et ma présence dans l’espace.
Que cherchez-vous dans l’interprétation ?
La manière dont j’interprète est très importante
pour moi : je veux rester Sarah, la performeuse, je ne veux pas être une autre
personne. La situation, c’est plutôt : je reste Sarah, la performeuse, et
j’explore ce que c’est que d’être cette autre personne. Je suis Sarah qui
écoute cette personne et je montre au public ce que j’entends.
J’essaie de trouver un langage corporel personnel pour
chacun des personnages mais je veux le faire dans une juste mesure. Et je dois
faire très attention parce qu’il s’agit de personnes privées réelles :
l’humour fait partie du spectacle et c’est drôle à plusieurs moments, mais je
ne me moque pas et je ne veux pas que l’on puisse rire à leurs dépens. Je
cherche le juste équilibre.
J’étais un
peu stressée car ils sont venus à la première sans savoir dans les détails ce
que j’avais fait de leurs témoignages. Je
ressens une grande responsabilité à leur égard car ils m’ont fait confiance en
me livrant des éléments très privés de leur vieainsi
que leurs voix. Je ne suis pas certaine que tout le monde se rende compte à
quel point la voix est quelque chose d’intime et de personnelle. Aussi je veux
la manipuler avec soin. En même temps, c’est important de dire qu’ils sont
devenus des personnages de fiction. À
travers le montage, mon regard sur eux et la façon dont je les interprète,
j’interviens fortement ; mon but n’est pas de les représenter de manière
documentaire mais comme des personnes réelles.
Il y a ce moment où vous passez la serpillère qui est
comme une sorte d’installation de la situation théâtrale elle-même.
Pour moi, en tant qu’artiste vidéo, c’est très nouveau de
travailler dans cet espace du théâtre. La situation elle-même est très
intéressante avec le public, l’espace, les règles, le cadrage… cela parle de
tout cela de manière métaphorique : nettoyer le plateau c’est ce que l’on
doit faire avant de jouer et c’est aussi relié à l’histoire de ce personnage d’artiste,
très obsédée par la propreté. Et être déjà en scène au moment où le public
entre en salle me plaît beaucoup. J’essaie de trouver pour chacun des
personnages cette connexion entre ce qu’ils racontent et la situation théâtrale,
comme je le disais par rapport à la maison de poupée.
S’agit-il d’une pièce musicale, pas seulement en
raison du violoncelle mais aussi du fait de la musique des voix ?
Oui cette pièce est musicale, il est vraiment question de
rythme et de sons. D’ailleurs, dans la manière dont je travaille, je n’apprends
pas vraiment le texte mais plutôt son rythme, les sons de chaque voix, je
l’aborde comme je le ferais pour une chanson et cela passe par le corps aussi.
D’ailleurs, j’ai suivi le master « Expanded theater », à l’Université des Arts de Berne (HKB), où j’ai
rencontré des chorégraphes et des danseurs, dont le chorégraphe Coşkun Kenar,
qui a travaillé avec moi comme regard extérieur. Il m’a fait remarquer que j’utilisais
la voix, les gestes, le langage corporel et que cela pourrait être aussi bien
de la danse. Venant de la vidéo, je n’y avais jamais pensé et j’ai trouvé ça
très intéressant de regarder tout cela du point du vue du corps. Il y a là un
potentiel que je veux davantage explorer à l’avenir.
Comment
travaillez-vous avec la synchronisation labiale ?
Une fois le montage
établi, je fais plusieurs essais durant lesquels je me filme. Je travaille
beaucoup avec la caméra, cela m’aide pour la direction de jeu. Je travaille la
plupart du temps seule et la caméra m’aide beaucoup en ce sens — même si pour
ce spectacle j’ai réuni une équipe et que j’ai vraiment besoin d’un regard
extérieur final.
Dans les semaines qui
ont précédé la première, j’ai travaillé intensivement avec le metteur en scène
Lukas Bangerter. Nous avons répété en utilisant mon ordinateur et un logiciel
de montage, grâce auquel la bande audio était continuellement ajustée au fur et
à mesure que nous construisions et finalisions chaque scène.
La caméra voit tout,
le moindre petit signe se remarque, j’ai constaté qu’il n’est pas nécessaire d’en
faire beaucoup pour que ce soit intéressant. Ce n’est pas évident parce que
devant un public on est toujours tenté de performer. Je dois être dans la
présence mais je ne dois pas en faire de trop.
Peut-être que la
théâtralité est davantage dans la vidéo ?
Ça a toujours été une
question pour moi. Dans mes vidéos, je porte toujours un costume, une perruque,
mais sur scène cela me paraît étrange de me transformer, je veux rester
moi-même en tant que performeuse. Le personnage vidéo dans cette pièce se
présente comme mon alter égo, ce sont mes phrases qu’elle dit, mais je voulais
qu’elle ait une apparence différente. De cette façon, je ressemble à moi-même
lorsque j’interprète une autre personne. Et en tant que figure vidéo—où je suis
le plus moi-même — je suis protégé par cette apparence transformée, étrange.
Que voulez-vous
dire avec ce titre Bin ich das ?
La question me
concerne en tant que performeuse, suis-je ces trois personnes ? mais je l’adresse
aussi au public qui peut se questionner à son tour, suis-je moi ?
Peut-être avons-nous plusieurs personnalités à l’intérieur de nous-mêmes. Nous
sommes des personnes séparées mais peut-être que la frontière entre toi et moi
n’est pas si claire. Je peux donner mon corps à trois différents personnages en
même temps, c’est dingue ! Cette question a toujours été importante pour
moi et le théâtre est peut-être l’endroit parfait pour la poser… J’ai toujours
été dans un monde digital, très virtuel ; aujourd’hui j’en arrive à
combiner la vidéo avec mon corps réel, avec le théâtre et la vraie vie, dans un
moment qui n’a lieu qu’une fois… c’est très intéressant. En vidéo, tout est
possible, au théâtre on travaille vraiment avec le vivant… Mixer les
différentes réalités est fascinant !
Propos recueillis par Maïa Bouteillet
Vidéo
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